Daniel Steinmetz, élu du SNTRS CGT au conseil d’administration du CNRS, revient sur les motifs de discorde entre les chercheurs et le gouvernement.
Pourquoi avez-vous quitté le conseil d’administration du CNRS jeudi dernier ?
Daniel Steinmetz. Le - SNTRS CGT et les autres syndicats représentés au conseil d’administration ont voulu montrer, par un acte solennel et inhabituel, à la fois l’inquiétude des personnels et leur colère. Une inquiétude sur l’avenir de notre institution, dont la ministre (Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche - NDLR) a expliqué qu’il serait restructuré, ce qui préfigure, selon nous, son démantèlement. Et de la colère, parce que ce qui devait être un processus de concertation tourne à la mascarade et prend le contre-pied des recommandations votées par le Conseil scientifique.
Que craignez-vous quant à l’avenir du CNRS ?
Daniel Steinmetz. Le CNRS est aujourd’hui en France le pivot de la recherche fondamentale. Il est pluridisciplinaire et développe des programmes avec des organismes spécialisés qui font de la recherche appliquée, tels l’INRA pour l’agronomie, l’INSERM pour la santé humaine et l’INRIA pour l’informatique. Ce que nous propose le gouvernement, c’est de le restructurer en instituts qui répondront à des disciplines précises mais dans lesquels la pluridisciplinarité sera plus difficile à mener. Actuellement, 23 % des effectifs du CNRS travaillent dans les sciences de la vie. Le gouvernement nous dit qu’ils ont vocation à travailler avec l’INRA et l’INSERM, sous le pilotage de l’INSERM. Nous sommes inquiets, car cette réforme exprime la volonté de faire piloter la recherche fondamentale par l’innovation et le monde industriel. Parallèlement, la question des statuts des personnels demeure entière. Nous assistons depuis plusieurs années à une très forte montée de la précarité des personnels qualifiés. Outre 25 000 titulaires, le CNRS compte aujourd’hui 6 500 postes équivalents temps plein précaires qui concernent plus de 15 000 personnes. Dans certains labos, 30 % à 40 % du personnel est précaire !
La liberté de définir vos sujets de recherche est-elle entamée ?
Daniel Steinmetz. Il ne faut pas que les applications gouvernent la recherche fondamentale, ni que cela devienne un modèle. La recherche fondamentale doit être pérennisée et garder une autonomie. Nous ne disons pas que le pouvoir politique n’a pas vocation à fixer de grandes orientations, sur les sujets qui le préoccupent tels que le développement durable, l’énergie, les problèmes de société, etc. Mais dans le cadre de ces grandes orientations, il faut absolument laisser aux scientifiques la capacité de développer leur travail comme ils l’entendent, afin qu’ils aient le temps de développer des outils, des méthodes et de définir les axes de travail qu’il jugent importants. Le risque, avec cette réforme, est que lorsqu’un programme de recherche ne répond pas aux priorités édictées par l’Agence nationale de la recherche (ANR), il ne trouve pas les moyens de se financer auprès d’elle. Le gouvernement rétorque que 30 % des crédits de l’ANR sont consacrées à ce type de programmes. Mais c’est insuffisant. Soit on augmente le financement des programmes « blancs », soit - et c’est notre préférence - on donne aux labos des crédits dits de base pour leur permettre de fonctionner pendant leur contrat. Aujourd’hui, de petits labos sont à l’agonie, leurs équipes se délitent, et leurs savoirs, accumulés depuis de nombreuses années, se perdent.
Quelle influence cette réforme risque-t-elle d’avoir sur les universités ?
Daniel Steinmetz. Une influence majeure… Il est question de restructurer la recherche autour de 10 ou 15 pôles universitaires qui auront la capacité d’avoir une visibilité internationale. Les autres devront se spécialiser. À Paris, trois pôles sortiront du lot. Il n’en restera donc que sept ou douze pour la province. Plusieurs universités vont donc devoir encaisser le redéploiement d’un certain nombre de thématiques et se spécialiser. La faculté de Limoges devra se recentrer encore plus sur les céramiques et celle de La Rochelle sur le développement durable. Nous assistons à une reconcentration des moyens au niveau national.
Entretien réalisé par Cyrille Poy
l' Huma du 27 / 05 / 08



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