19.01.2008

Gandrange,creuset de la colère .

Sidérurgie . Une assemblée générale réunissait, hier à Gandrange, élus, salariés et habitants concernés par les quelque 600 suppressions d’emplois annoncés par Arcelor Mittal.

Gandrange (Moselle), envoyé spécial.

Dans la vallée de l’Orne, l’usine ArcelorMittal barre l’horizon. Des volutes de fumée noire s’élèvent près de l’aciérie, le « navire amiral », comme on l’appelle ici. La fumée ne vient pas des cheminées - l’usine est en grève - mais de la porte d’entrée, où brûlent palettes et pneus. « C’est le Grand Bûcher du Luxembourg », sourit un jeune sidérurgiste, en référence aux emplois qui seront déplacés dans le Grand-Duché.

Pour comprendre l’importance de l’usine dans la vallée, il suffit de regarder sur une carte. On y voit le site, une forme sombre, grande comme la paume, entourée de villes grandes comme le pouce : Richemont, Boussange, Bévange ou encore Gandrange, où se tenait hier une assemblée générale réunissant riverains, élus et syndicats.

la colère de la population

Au centre socioculturel où se tient l’AG, Magali Rinié, vingt-neuf ans, est restée à l’entrée à cause de sa fille, une blondinette de quatre ans qui refuse de rester tranquille. Magali habite à côté, à Uckange. « Dans la vallée, presque tout le monde connaît quelqu’un qui travaille à l’usine. Il est déjà difficile de trouver du taf, alors, avec l’annonce des suppressions d’emplois, l’inquiétude est encore plus grande que d’habitude. Je travaille comme caissière à Lidl, en CDD. Mon mari a été embauché il y a un an. On croyait avoir trouvé la stabilité avec son CDI. C’est raté. »

Dans la salle, Roger Tirlicien, président du groupe PCF au conseil régional, confirme la colère de la population : « Pourtant, la restructuration du site de Gandrange n’est qu’une demi-surprise. Ici, les gens ne connaissent que trop bien la logique capitaliste qui préside la gestion industrielle. Personne n’était vraiment dupe, je crois, de l’implication réelle de Mittal dans la région. Mais, en attendant, c’est un énorme gâchis économique, industriel, et surtout humain, au mépris du savoir-faire concentré dans la vallée. Et après ? L’État- va-t-il contraindre les collectivités locales à gérer les choix du patronat ? À présent, il s’agit de mettre le gouvernement face à ses responsabilités. » De son côté, Jean-Pierre Masseret, sénateur socialiste de Moselle, souhaite « l’organisation, dans les plus brefs délais, d’une table ronde réunissant l’État, le conseil régional, la direction du groupe et les syndicats ».

On craint un « effet de dominos »

À la tribune, Jacky Mascelli, porte-parole CGT de l’intersyndicale CFDT, CFDT, CFE-CGC, appelle d’ailleurs à l’unité. « Pas de bisbilles, ni de coups bas entre nous ! » Une unité assez inhabituelle, qui témoigne de la gravité de la situation. « Perso, c’est la première fois que je vois le syndicat des cadres bouger avec nous », souffle un jeune salarié. Autre événement inhabituel, les tonnerres d’applaudissements qui marquent l’arrivée d’Alain Grenaut. L’ex-directeur général du site est venu affirmer que l’usine est viable. Ces interventions dans la presse locale en faveur de l’intersyndicale et du maintien des emplois ont soulevé un étrange vent de sympathie. « Passer la parole et applaudir un patron, franchement ça me fait bizarre », s’esclaffe Xavier Phan Dinh, élu CGT au CE européen. Alain Grenaut n’est sans doute pas désintéressé et il a une revanche à prendre depuis qu’il s’est fait virer en 2005. « Mais il a du courage de s’attaquer à Mittal. Et ça nous aide énormément de l’avoir avec nous », explique Xavier Phan Dinh.

Au fond de la salle, salariés, employés sous-traitants et intérimaires discutent. On craint un « effet de dominos ». « Je parie qu’ils vont virer les intérimaires du site de Sollac pour nous reclasser », déplore un employé du « navire amiral ». On parle aussi de la question des quotas de CO2 : « On a entendu que Mittal voulait récupérer des quotas, notamment pour Liège. C’est n’importe quoi ! Une aciérie électrique, ça pollue moins qu’un haut-fourneau ! Et si on veut parler d’écologie, parlons du barrage sur l’Orne. Qui va s’en occuper après le démantèlement du site ? Les communes ? »

Dans une région qui a vu ses mines et ses usines fermées les unes après les autres, ce plan social ne passe pas. Les intervenants se succèdent à la tribune, démontant les uns après les autres les arguments de la direction d’ArcelorMittal. Une fois les mensonges et les vérités déformées écartés, reste la responsabilité de financiers qui ont depuis longtemps classé la Lorraine en « pertes et profits ». En attendant les résultats de l’étude sur les documents fournis mercredi par la direction et les contre-propositions des syndicats, rendez-vous est pris le 24 janvier par les salariés pour une mobilisation devant le siège de l’actionnaire, au Luxembourg.

Mehdi Fikri

l' Huma du 18 / 01 / 08

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